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26 décembre 2018 3 26 /12 /décembre /2018 17:32

Mon papa n’avait jamais trop aimé les curés et dans les années cinquante, au plus fort de son combat pour la laïcité, je crois même qu’il était arrivé à s’en faire de véritables ennemis. Surtout avec celui de notre village.

A cette époque, les conflits entre Peppone et Don Camillo amusaient toute la France, enfin presque toute : « Fernandel a trop souvent le beau rôle » maugréait mon père. Il faut avouer que dans notre village, le maire et le curé s’entendaient comme larrons  en foire. D’accord, je ne devrais pas présenter les choses de cette façon sinon on va m’accuser d’être partisan, mais de toute évidence l’écharpe et le goupillon faisaient bon ménage. Les seuls empêcheurs de prier en rond étaient ce petit homme d’instituteur, juif de surcroît, et ce satané représentant des parents d’élèves de l’Ecole Laïque qui n’envoyait pas son fils au catéchisme. Ensemble, ils dénonçaient  régulièrement les subventions et les avantages accordés à l’école privée, aux dépens de la leur, la républicaine, la gratuite.

La vie locale était rythmée par les réunions de l’école laïque  et leurs répliques officielles énoncées souvent dans les prêches dominicaux de monsieur le curé.  Mon père pestait contre cette démarche anti-démocratique qui lui interdisait de « porter la contradiction ». Et mon papa fallait voir comment il te la portait la contradiction. Il  n’hésitait jamais à prendre la parole, même devant un public hostile, risquant de se faire huer pour dire sa pensée. Je sentais bien, lorsqu’il trépignait sur sa chaise, que le débat allait vite monter d’un ton. J’étais là pour ça, comme tout le village d’ailleurs. Cette rivalité nouvelle ravivait quelques passions oubliées et en ces époques d’avant règne de la télévision, ce genre de spectacle déplaçait les foules. Mais paradoxalement, sa victoire la plus flagrante il ne l’obtint pas dans ces joutes oratoires publiques mais dans sa maison, chez lui, chez nous, presque à huis-clos.

Mon papa et notre voisin passaient leur temps à bricoler, et pour meubler intelligemment les soirées d’automne sans risquer les foudres de leurs épouses, ils avaient trouvé la solution imparable : préparer la crèche. Ils s’y prenaient deux mois à l’avance, investissaient et condamnaient notre salle à manger, une grande alcôve humide, en y entassant un amoncellement hétéroclite. Ce bric-à-brac de roues de vélo de différentes tailles, plus ou moins voilées, s’ornait de fils électriques multicolores, d’ampoules peintes, de courroies graisseuses, d’un carillon à cylindre musical et d’un vieux réveil déglingué dont le tic-tac martyrisé donnait un bruit d’outre espace… et des crises de nerfs à ma mère. « Quel fourbi » se lamentait-elle, sans pouvoir invoquer le bon Dieu très concerné par la Sainte Bricole.

Mais deux mois plus tard, tous les gosses du village, et surtout ceux de l’école catholique, venaient admirer la crèche musicale, tournante, illuminée et pour la première fois cette année… spatiale. Les deux compères inspirés par les exploits de la conquête de l’espace, avaient en effet osé ce tour de force blasphématoire d’inclure un spoutnik à la ronde des santons ! Ce fut un réel succès, la maison ne désemplissait pas.

L’ingénieux mécanisme attira même des journalistes ; mon père et son complice, très fiers, expliquèrent les savantes combinaisons pour obtenir le clignotement, le mouvement, le minutage de l’exposition. Le spectacle comprenait plusieurs tableaux. Il ne démarrait, en principe, que si une pièce de monnaie était glissée dans la boite percée : « comme à l’église » rigolait mon père. Mais ce monnayeur sommaire n’était pas destiné à retirer du bénéfice, d’ailleurs il fut vite court-circuité car, après le final, l’opérateur était obligé de taper du poing  dessus pour faire tomber la pièce et interrompre le contact et la représentation. La technique possédait tout de même des limites.

Ce succès amena chez nous un homme que nous n’attendions pas : Monsieur le curé. Ensoutané de rigueur, la barrette réglementaire posée sur le haut du crâne, il fit une entrée remarquée avec moult effets de robe. Lui aussi venait au spectacle, il osait défier  le malin dans son « antre » comme il disait en chaire. Sans doute allait-il combattre le Belzébuth communiste à mains nues, sans eau bénite.

Nous lui avons alors réservé une séance de privilégié. Seul spectateur, il a pu admirer le travail, l’ingéniosité de ces matérialistes qu’il détestait. Mon père, un brin provocateur, lui repassa la séquence du Spoutnik. Dans la nuit artificielle, simplement éclairée d’étoiles recouvertes de papier « argent », récupéré dans l’emballage des tablettes de chocolat,  une lueur traversait le ciel. Etoile annonciatrice ? Non, un bipbip infernal rappelait que c’était encore un coup des Russes. Mais le final revint à la tradition, un mini-projecteur, bricolé avec des cônes de bobines de fils et fixé au plafond venait, avec en fond musical le son aigrelet du carillon, éclairer la couche du petit Jésus. Notre petit Jésus.

La séance terminée, le prélat reprit de l’assurance et, un brin arrogant, demanda à mon père d’installer cette merveille dans l’église, sa crèche à lui ne faisant plus recette. Il essuya un refus poli mais ferme qu’il ne sut interpréter comme définitif. Il commit alors une grande faute en proposant de l’argent. J’ai senti d’un coup l’ambiance s’électriser :

« Il y a des choses qui ne s’achètent pas » tonna mon père « vous pouvez comprendre ça, non ! »

L’homme de foi détourna alors la conversation sur mon absence au catéchisme. Me promettant les flammes de l’enfer si je devais mourir sans y avoir mis les pieds. Enfin, il ne l’a pas dit ainsi, mais plutôt avec la persuasion d’un représentant en assurances qui sait rester aimable même si on ne signe pas de contrat. Puis il est parti, à la grande joie de ceux qui, impatients, attendaient la séance suivante.

Cette visite, commentée dans tout le village attira encore plus de curieux. Le spectacle s’agrémentait maintenant d’une séquence supplémentaire : la visite historique du curé.  Mon père la concluait pas une réflexion de mon petit frère, qui une fois l’abbé parti demanda naïvement : « Pourquoi le monsieur il a un chapeau en forme de brioche ? »     

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commentaires

Céjipé 27/12/2018 09:54

Ayant été baptisé à l'insu de mon plein gré,( la religion est une drogue qui dope la soumission) j' ai, ma fois, renié "ma foi" en me faisant sortir des registres de cette grosse secte. Petit parcours du combattant quand même, car les cerbères des hosties ne lâchent pas leurs os comme ça .."mais vous allez être aposta" ...me dit au téléphone la grenouille de bénitier..."...."oui m'dame, normal, il y a longtemps que j'ai une rougeole chronique " elle s'étrangle et...silence....le portable a du tomber dans le bénitier ....

KARAK 27/12/2018 12:06

J'ai vu qu'il fallait faire la demande dans l'église où l'on a été baptisé

ti suisse 27/12/2018 09:11

belle histoire, zen (désolé, pas de goupillon ni faucille dans la famille, qu'un gazé et deux fusillés)

KARAK 27/12/2018 12:08

Pas mieux! j'ai eu qu'un grand père mort à la seconde, il était content d'être sorti de la boucherie de la première...

loulou le filou 27/12/2018 08:20

Chez nous le grand père et le père qui étaient mort à la guerre l'un à la première et l'autre à la seconde, pas de politique et pas de curé, que des femmes à la maison et moi le roi, mais on faisait la crèche, une crèche qu'on fait toujours même si on ne croit pas la fable.

KARAK 27/12/2018 12:02

Je perpétue la tradition en faisant la crèche, mais sans le petit Jésus ni ses parents... " A ceux qui me demandent pourquoi, je leur réponds que je ne crois pas en Dieu mais en l'homme... Et que nous pouvons être des santons (petits saints)

Céjipé 26/12/2018 21:05

Enfin , une véritable histoire de noël......et excellemment écrite de surcroit...Môme, je me suis retrouvé en priso..pardon, pension catho...je ne peux que les en remercier, car il m'ont vacciné et guéri contre tous les infections religieuses

KARAK 26/12/2018 22:34

Les plus déterminés des anti-curetons que j'ai connus ont eu la même expérience que toi.

Le Mousquetaire des Mots 26/12/2018 20:53

Bonsoir Karak, une histoire en forme de comptine pour enfants malgré des sujets brûlants comme la rivalité laïc pur jus et cureton. Une reprise de don Camillo face à Peponne. Comme quoi, le cinéma n'a rien inventé. C'est très bien narré et tes formulations m'ont fait plonger dans le monde de l'enfance, même si mon père n'avait pas l'hostilité curaillon comme le tien. Oui, une manière charmante pour nous mettre dans une ambiance qui a eu ses moments de gloire grâce au duo cité plus haut. Un récit haut en couleur que tu as su transcrire avec beaucoup de brio, comme si tu étais encore un enfant assistant à la bêtise humaine du curé face à un père convaincu de ses idées et qui ne passait rien à son ennemi. Oui, un récit très vivant qui ne peut que charmer le lecteur. Tu as un vrai talent, dommage que tu ne l'utilises pas plus souvent...

KARAK 26/12/2018 22:32

Promis Mousquetaire, je l'utiliserai plus souvent... Je crois que j'écris mieux que je ne dessine, mais qui lit aujourd'hui?

eliane roi 26/12/2018 19:57

J'adore ! quelle belle histoire ! j'adorais Péponne et Don Camillo et ton père me rappelle mon grand-père, qui était Résistant et a créé l'amicale laïque de son département. L'histoire se ressemble, c'était dans les années 50, comme toi je suppose. Lorsque ma grand-mère était enfant, son père, cheminot, est mort écrasé entre deux tampons de wagons. Elle est allée à l'église et a demandé au curé pourquoi le bon dieu avait laissé mourir son papa. Le curé lui a administré une claque magistrale qu'elle n'a pas pu oublier et elle n'a jamais remis les pieds dans une église. L'histoire ne dit pas si nos curés réciproques étaient pédophiles, autrefois c'était tabou, les enfants ne parlaient pas. Je n'aime pas trop les curés, la religion en général, et j'affirme que Noël a été inventé pour pallier au manque de lumière. C'est à cette période que les journées sont les plus courtes et il y a des illuminations partout. La date n'a pas été choisie par hasard. Et je n'ai pas peur de la mort et s'il y a une vie après la mort, je veux que Reiser et Coluche reviennent ! Karak, vive toi ! Hommage à ton papa, qui devait mériter à être connu ! et merde aux curés !

KARAK 26/12/2018 22:30

Merci pour mon papa, qui a tenu a porter le drapeau de la CGT jusque dans son cercueil.... Avant de partir en fumée... Vos luttes partent en fumée chantait Baschung

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